C’est fini. Pendant un instant il a pu croire qu’il n’existait plus. Sans bien savoir pendant combien de temps. Métrages perdus. Kaphrium avait des jambes de coureurs mais il préférait voltiger, il avait de la route jusqu’à Kirkuk, cependant son itinéraire restait confus et ne lui inspirait qu’à grande peine des motifs confondants, des prétextes pour n’écrire le Manifeste de Burroughs que bien plus tard. Alors que Là-Dessous ça s’agitait, il avait tout renié, même les nouveaux mécanismes perturbateurs qui l’avaient mis dans cet état : en ce moment, il regardait des jonques flottant sur une eau sombre et que leurs propriétaires s’efforçaient de vider. Elles semblaient perdues parmi toutes ces nuées d’albatros qui n’avaient d’autre mission que de s’alimenter avant de fuir le Carnage.
Ce massacre que le monde d’en bas préparait minutieusement depuis des millénaires païens ; c’est à cela qu’il pensait, avant de voir choir d’un immeuble, jadis explosé par ces mutants des souterrains et reconstruit à l’identique, cet étrange animal, ce Léon de Maubeuge, un authentique laissé-pour-compte dans cette guerre confrontant les puissances des profondeurs et la « civilisation » du dessus. Car au-dessus de l’innovant système de rames, la ville avait été conçu selon un modèle subtropical ou équatorial, rapporté par d’étranges impérialistes aujourd’hui disparus. Si on voulait enquêter sur cette énigmatique disparition, on devait se rapprocher du Palais Impérial, et plus précisément sur ses statues de marbre qu’il abritait : des jeunes filles prenant visiblement leur pied. Cela aurait pu faire sourire n’importe quel visiteur mais les impérialistes avaient été les pionniers dans le domaine de la jouissance libertine et notamment à cause de ça, ils s’étaient annihilés dans cette quête effrénée des sens et des désirs charnels sans fin, mais leurs protégées, leurs courtisanes favorites avaient gardé la tête froide, avaient su gérer la crise en les pleurant et en les oubliant vite après leur mort prématurée et s’étaient ainsi retrouvées au pouvoir.
Mais le chamboulement n’avait pas été très long à venir ; se remettant mal d’un dégel douloureux, cette société privilégiée n’avait que très vaguement rassemblé ses troupes sous l’assaut des hommes-taupes puis des hommes-rats, ceux-ci par contre avaient tous rejoint les rangs de leur armée secrète à l’appel de Kaphrium. Mais le fondateur avait été dépassé par sa propre mouvance et n’était plus qu’un pauvre type qui autrefois avait imaginé et couché sur papier à l’aide de la Burroughs C-H 7, cette machine à écrire ultra sophistiquée, tout ce qu’il fallait synthétiser pour mener à bien une guérilla urbaine.
Neurasthéniques, obligés de vivre dans des structures en forme de cages à poules au début de leur oppression, les hommes-rats avaient désormais repris le dessus et Kaphrium se rappelait, quand il y avait eu le Grand Incendie du Temple et toutes ces victimes civiles piégées au cœur du vaste brasier, de cette action ridicule qu’une Oracle s’était chargé en désespoir de cause : elle avait rempli d’eau bénite une minuscule patène, d’habitude destinée à recevoir l’hostie, et le dos courbé par l’épaisse fumée noire et âcre, l’avait jeté sur les flammes, ce qui évidement n’était pas suffisant pour les éteindre ; alors partout comme des démons, des rires moqueurs et sarcastiques s’étaient élevés et elle avait brûlé comme les autres. Cette nuit-là, des sachets de Séminales – drogues vertigineuses – depuis toujours disséminés dans les tréfonds d’où cette horde avait jailli, avaient été distribué aux valeureux guerriers pour fêter leur victoire, convaincus qu’il ne pouvait plus rien se tramer dans les ruines de cette cité à feu et à sang.
Il y avait cependant face à Kaphrium une kabbale de journalistes et de caméramans qu’un éléphant-tank hérissé d’armes tranchantes transportait sur son dos (le rêve qu’il était en train de vivre ne pouvant se contenter de cette précédente version hautement fumeuse, avait promu Hunter S. Thompson à la tête de ce qu’il restait de ces médias) ; une poignée certes mais acharnés et zélés pour couvrir « le reportage du siècle. »
Au rugissement angoissant des derniers hommes-rats, qui s’en allaient se coucher au petit matin après cette nuit éprouvante, s’ajoutait le pas lourd et incertain de l’éléphant de combat. Puis, vacillant, la bête s’immobilisa à seulement quelques mètres du Père Spirituel qui était à l’origine de toute cette pagaille. Une chèvre sodomisée, au loin, bêla. Kaphrium remarqua qu’il était filmé par la caméra d’un acolyte de Thompson, certainement provenant d’une usine de robots ; des cyborgs à l’âge d’or de l’informatique, assurés dès le début de leur mise en route de faire évoluer leur carrière aux postes les plus prestigieux.
Sans pour autant savoir qu’ils baignaient comme les autres dans la matrice onirique que Kaphrium avait produit en rêvant. Entre temps les variations enregistrées dans son encéphalogramme cylindrèrent deux rouleaux de parchemins que les chercheurs, bien loin de tout ça, récupérèrent précautionneusement. Il y eut aussi dans leur laboratoire d’autres événements, sans doute issus de l’activité cérébrale du patient, qui firent clignoter les ampoules de toutes les Burroughs C-H 7, et même la diode rouge ornant le poste de radio d’où s’échappait une mélodie grunge qu’on croyait trop navrante ou trop marginale pour être à nouveau émise sur les ondes.
Quel était le rapport entre ces scientifiques qui à la hâte avaient exfiltré leur cobaye de ce milieu hostile et ces hommes-rats qui s’étaient, suite à une trop grande consommation de drogues, ingénié à squatter le crâne de Kaphrium, leur créateur ? La plupart des réponses existantes et soumises à l’intelligence virtuelle des meilleurs ordinateurs m’avaient persuadé que tout ça provenait de cet essai thérapeutique ayant foiré des années auparavant…
