Poésie surréaliste NotesMat15

• •

Septième cercle et sixième sens ! 

Le sol est à présent jonché de copeaux de bois. Une pluie de copeau, il y a quelques minutes, s’est intensifiée comme si on avait raclé le plafond, il y en a partout maintenant s’entassant aux divers coins de la pièce et sur les guéridons aux couleurs ocrées de la chambre. Et les oraisons funèbres et furieuses de Madeleine comme le givre qui s’est brusquement abattue cette nuit, en haranguant Walid, harassent même les quelques milliers de démons apparus avec elle. La ville se prend à frémir avec la fierté ambiguë d’abriter son évanescence qui leurre : Madeleine à la chevelure d’ébène, peut-être sorcière à ces heures perdues qui a emprunté les chemins dangereux menant tous aux bûchers et que même des jambes solidement constituées ne pourraient en venir à bout… car la route est longue, trop longue pour enfin apercevoir Satan qui complote et qui paraît pourtant tellement séduisant. 

Parmi ces ombres qui se télescopent, avec un chut de chair glissant sur de la chair, dans la clarté lunaire de sa chambre d’hôtel, ne supportant plus leur malédiction, Walid perçoit sa présence fantomatique, incarnée tantôt par une chaude pénombre d’autres fois par la danse macabre de ces esprits permettant de se faire une idée du film d’horreur qui va suivre.  

Autrefois, sous les feuillages du grand micocoulier, Madeleine, n’avait pas toujours été cet être redouté et invitait même les animaux, tous autant qu’ils sont, à lui faire confiance et elle les aimait sans doute trop pour leur faire du mal ; s’immisçant à présent à l’intérieur des pensées d’un fou, elle les utilise pour déclencher des révoltes, des émeutes : des kyrielles de sauterelles par hordes entières pour détruire les récoltes, annuler aussi le pouvoir fleurissant et régénérateur du printemps par des éléments déchaînés ou encore proposer de boire par un stratagème habile un breuvage à une jeune fille vierge pour sceller un pacte qu’elle regrettera évidemment ; séductrice aussi est cette meute d’incubes qui tète le lait douteux de ses seins devant les grands yeux écarquillés de Walid tandis que la luminosité, aussi bien provenant de l’écran de son ordinateur que de l’ampoule morte de sa lampe de chevet, se met à flasher d’une lueur rouge… 

À la télé, appareil qui marche encore, peut-être par l’intervention divine, des troupeaux de rennes faméliques unissent leurs brames pour un dernier ébat ; sans pour autant aider Walid à identifier d’où provient cette espèce qui meure lentement, d’après les dires du documentaire… son attention est soudain happée par ce bouquet de fleurs qui croît de manière anarchiste, jusqu’à se répandre sur la moquette et provoque la combustion des feuilles que la machine à écrire a vomi avant de rendre l’âme. C’est un peu comme le lierre qui envahit toute la façade de l’hôtel, et ce feu qu’on ne parvient pas à décrire, tant il semble surnaturel, ressemble par ces flammes vertes à la danse des derviches tourneurs désarçonnés dans leur transe.

Les voisins de chambre se sont mis à gueuler : le rythme lancinant d’une mélodie gothique mêlé à l’incendie qui ravage le premier étage engendre un état de chaos tandis qu’on voit sortir, sain et sauf, Walid des flammes crépusculaires ; l’air décontracté il déguste un whisky bas de gamme à même le goulot dans cette cacophonie de cris et de larmes, marmonnant quelques paroles inaudibles de temps à autre et ignorant royalement les gens paniqués qui cherchent à se sauver d’une crémation certaine. 

Les deux elfes qui le protègent, postés à ses côtés, calmes et immobiles comme de fidèles chiens de garde, observent les voyageurs s’acharner à trouver une issue, sans vraiment voir cette vision fantasmagorique. Ici, les ombres portées sont fascinantes. 

Puis les poutres se mettent à craquer et un pan de la bâtisse s’effondre, avant que tout s’écroule ; cependant émergeant des ruines fumantes parmi des déchets et d’autres détritus qui voltigent autour de ce trou grand d’au moins vingt mètres à la place de l’auberge, il y a, impérialement, l’apparition des deux elfes et de Walid, tous impeccables au bord de la brèche qui s’est ouverte et qui laisse place au siège majestueux de Madeleine, semblant être fait d’une substance organique pourrissante.  

Contre ce trône en décomposition repose une femme nue à tête de corbeau, et le relevé des empreintes, plus tard par la police scientifique, démontrera, par contradiction et comme si on n’avait rien vu, qu’il n’y a qu’un seul auteur responsable de cette tragédie : un mafioso dont le portrait en costume de ville usé et trempé est affiché sur tous les murs des commissariats de France et de Navarre. 

Enfouie dans les ordures il y a aussi une enceinte d’amplificateur de guitare basse d’où s’échappe encore la fameuse mélodie. Après l’avoir extrait des décombres qui sentent déjà la moisissure, on devine bien que c’est l’esprit fétide de la flambée qui l’a enfanté. A quatre heures du matin, Madeleine invisible enjambe le périmètre de sécurité dans l’indifférence la plus totale et passe à côté du lieutenant dont le rapport est accablant. Accablant parce qu’il manque de perspicacité ; et surtout de sixième sens, ce don surréaliste de forcer les portes de l’au-delà et du septième cercle, le cercle le plus concentrique de l’enfer. Et qui confère la faculté de comprendre la souffrance des revenants.  

« Les morts, les pauvres morts, ont (eux aussi) de grandes douleurs. »