Poésie surréaliste NotesMat15

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Danse avec les animaux morts

Marre des relents nauséabonds qui émanent de votre arrière-cour ?
Marre des déchets qui craquent sous vos semelles dans votre couloir ?
Marre de voir s’accumuler les sacs-poubelle de vingt litres au fond de vos placards ?
Marre des mouches qui vous envahissent, des chiens errants qui essaient à toute force d’entrer chez vous ?
Alors… Faites comme nous :
Recyclez vos animaux morts !
 

Dans une ancienne discothèque qui s’était réinventée en laboratoire, j’évitais soigneusement de marcher sur des enduits de lissage et sur ce qu’il restait des singes cobayes. Dans le couloir, je croisais aussi quelques chiens hybrides qui tentaient d’épousseter avec leurs ailes de vieux livres de biologie traînant là par terre… Faut dire qu’à cette époque, la science tenait davantage du maraboutage et que les scientifiques s’extasiaient sur les nombreuses études exobiologistes et s’étaient tous attaqués au cas des ces étranges amphibiens dont on avait récolté des fragments génétiques sur une lointaine planète. Et, d’après les savants, ces échantillons leur permettraient d’élucider l’énigme de ces organismes génétiquement modifiés, qui aujourd’hui, plutôt tranquilles, donnaient la becquée à d’autres bêtes étant possiblement leur ancêtre à quelques gènes près.
Mais avant d’aller plus loin, rajoutons que des cargaisons entières d’animaux morts finissaient dans l’immense entrepôt du laboratoire et le soir, je restais là jusqu’à très tard, captivé par cette masse informe et frigorifiée à température très basse. Le surveillant ne s’en formalisait pas, plus préoccupé à vider des bouteilles de vodka qu’il planquait anarchiquement sous un tas de bouquins à la couverture beige dans la grande bibliothèque où les venins des espèces les plus dangereuses de la galaxie cohabitaient. 

L’une des plus plus grandes difficultés de mon boulot consistait à charger au maximum et sans le faire surchauffer, le disque dur de nos ordinateurs, d’informations comme les fréquences incessantes de ponte des labradors-marsouins (des labradors croisés avec des marsouins) et aussitôt après ce labeur, leurs œufs glissaient le long d’une sorte de toboggan afin qu’on les analyse ; mais je crois bien que les ennuis ont commencé cette nuit où, en coupant le cordon ombilical d’un lézard-marsupial, un liquide noirâtre et abondant se déversa sur le sol du laboratoire et aspergea les fils électriques de certaines de nos machines, ce qui éteigna tout le réseau. Et en à peine quelques minutes, les équipes de la sécurité bloquaient les entrées tandis qu’en me penchant à moitié, je remarquais que le liquide corrosif mangeait le plastique et le cuivre masquant un conduit d’évacuation d’eau puis s’infiltra à l’intérieur, partant en spirale par le siphon et tout cela se noircissait un peu plus en filant dans les égouts… Désespérement, les agents jetaient des gaz lacrymogènes pour éviter que ce bestiaire ne s’évade mais c’était trop tard : les germes, les microbes, les bactéries toutes ultra-résistantes et dont on ne connaissait rien, s’étaient propagés par les canalisations contaminant une bonne partie des habitants de la ville.

Et les embryons de ces nouvelles espèces quintuplaient, les spécimens inconnus jusqu’à lors pouvaient ainsi se développer et grandir en phagocytant d’autres organismes, notamment humains. Les mois suivants il ne manqua plus que l’intrusion d’un comité écolo qui libéra par une action coups de poings les animaux cobayes qui étaient restés prisonniers.

Notre boite fusionna quelque temps plus tard avec celle d’une américaine, ce qui donna lieu à de nombreux licenciements, il y eut aussi un débat télévisé avec tous les responsables de l’histoire ; plateau télé où l’un des partisans de l’opposition avait proposé de rouer sur la place publique le directeur du laboratoire, mais le chef de police qui avait aussi été convoqué à cette réunion (une sorte de lynchage surmédiatisé qui cherchait des coupables) plaisanta même sur ce sujet, en affirmant que désormais tout était sous contrôle et qu’on pouvait solennellement déclarer avoir enfin trouvé un remède à ce mal nous gangrenant, s’appuyant sur les travaux d’un scientifique présent aussi lors du meeting. Mais les opposants doutaient de l’efficacité de ce vaccin, et tous les discours partirent en sucette, les gens regardant l’émission n’y comprenant finalement plus grand-chose.
Hautaine et dédaigneuse sur le plateau télé, cette racaille d’élite fut jugée impuissante pour éliminer ces bestiaux mutants. 

Juste avant d’être viré, le dernier jour, j’étais revenu dans l’entrepôt des animaux morts qui s’organisait maintenant autour de nombreuses rangées vides ; les chantres du gouvernement n’avaient pas réussi à nous convaincre qu’on n’avait pas été irradié par tous les miasmes de ces créatures et, une fois dehors, longeant sur des kilomètres les murs de notre laboratoire, je ne cessais de regarder ce ciel zébré d’éclairs apocalyptiques donnant raison au pire des scénarios…