Les grands bois sentaient la sève, et le soleil sablait d’or fin leurs fantomatiques rêves sombres et vermeils. Lentement je regagnais la ravine où les ténèbres de manière impromptue assombrissaient toujours les maigres rayons du soleil…
Nixon réfléchissait sur la façon d’exorciser les poupons démoniaques de la Vénus de Laussel que cette figurine préhistorique, pourtant nullipare, avait malgré tout enfantée… Je pouvais presque entendre les roues, tout aussi dentées que crénelées comme la mâchoire d’une vieille, s’engrener en cliquetant dans son cerveau.
Ce n’était peut-être que les derniers vestiges du soleil couchant, mais pour moi ça ressemblait à l’ornementation classique d’Halloween et à la lueur des bougies qui devaient maintenant scintiller à travers toute la ville dans toutes les citrouilles creusées en forme de lanternes.
Et on associait cette odeur de bois suant dans l’âtre d’à côté à cette grande fête qui pointait à l’horizon. La danse et les orgies : la véritable mécanique de l’univers. Les raclées lors des bacchanales de ces derviches tourneurs qu’on n’allait pas pondérer sous les quolibets des tamarins et les sabordages meurtriers de leurs cours de swing : la catégorie super-lourd dans le domaine des embrasements restant à suivre pour faire notre numéro de terroristes politico-militaires, d’idéologues djihadistes…
Les fleurs rouies dans la nacre de l’aube suivante réapparaissant lors de notre réveil, on récapitulait, sur la restanque de cette mangrove alanguie, tout ce qu’on attribuait aux effets de la mescaline sur ces danseurs étranges. Ceci afin qu’ils nous identifient comme étant des leurs lorsqu’on passerait leurs portes avant de s’assurer qu’on était bien dans leur sacro-saint, avant de se quereller avec eux.
Sur la nitroglycérine aussi on n’avait pas lésiné, et avec entrain on s’était convaincu qu’ils se mouvraient dans les deux directions opposées de cette étable tellement mal proportionnée qu’elle compliquait les essais de fuite sous fonds de musique tout aussi électro que fédérative.
Donc on les avait rejoints sur leur piste de danse où plusieurs mégots écrasés gisaient parmi le fumier encore chaud, et leurs cris de douleur n’avaient déclinés qu’au crépuscule venant à point nommé et les chants des hommes et des femmes s’étaient arrêtés soudainement.
Avec toute la légendaire et brutale intrépidité qu’on faisait pour l’instant qu’ébaucher. En tous cas, pas assez pour que les crieurs du soir apprennent aux habitants du bourg voisin le scoop de notre tuerie dont les derniers survivants s’aventuraient dans les souterrains pour se cacher.
Mais aussi pas encore assez fredonné par des saltimbanques désireux de faire frémir leurs souverains occidentaux sur leur trône ocreux.
Juste suffisamment pour qu’un artiste ridiculise et blasphème les Allah Akbar qu’on avait gueulé avant d’ouvrir le feu et dont l’organisation nous avait commissionné afin qu’il n’y ait pas de manqué dans leurs propagandes publicitaires à travers le monde médiatique.
Ce baladin, assis parmi les rats qui par leurs déjections après avoir mangé son lourd pain blond, coloraient les cases de son échiquier losangé, pressentait violemment que le bas-ventre volumineux de notre « œuvre d’art » régressive s’embossait non seulement de sextuplés allant naître pendant les saints de glace mais aussi contenant de surprenants embryons d’autres rats, racés à un point tel que, même fermement garrottés par le cordon ombilical, et à peine indisposés par leur manque d’espace demeurant toutefois tendancieux car sa grossesse était monstrueuse, ces rongeurs profitaient de cet état latent pour plonger la Vénus de Laussel au rang des valétudinaires sénescentes.
Mais aussi pour la matérialiser en chair et en os après cette gestation longuement semblable à l’éternité des galaxies infinies !
Ici dans cette zone semi-aride et dans leur chambre nue aux persiennes closes, âcrement prise d’humidité, ces cercles de poètes dont le troubadour faisait partie, avaient mûrement soigné leur mise, s’emmitouflant dans d’introuvables coupe-vents, quand cette diablesse des temps préhistoriques rentrait complétement pétée, la jupe de travers, le chemisier à moitié déboutonné, les cheveux en bataille.
Sans oublier le rouge à lèvres étalé sur son visage…
Et ses connaissances encyclopédiques sur les runes de cette cour des miracles qu’elle avait glané en ayant écumé les zincs les plus occultes et les plus louches, mais aussi les bibliothèques et les librairies les plus ésotériques.
En les rejoignant dans cette garçonnière au cœur de notre cité, elle avait l’âme si ravie sous ses haillons que, malgré le feeling pas vraiment laxiste de tous ces écrivains maudits, elle entonnait des chansons grivoises à son arrivée.
Puis appariant inconsidérément son appareil électronique high-tech avec le multiprocesseur potentialisant les stratégies les plus complexes de leur échiquier virtuel, elle ne savait pas encore qu’elle allait faire chauffer outre-mesure leur disque dur ainsi que leur serveur et leur NAS déjà chaud comme un sein. En les voyant se dérègler, Mike se mit à brailler qu’elle l’avait subjugué en troquant ce qui était indispensable à l’âpre fonctionnement des machines avec ce qu’elle prisait, c’est à dire détenir et comprendre les tenants et aboutissements universels si elle parvenait à tous les débrancher, leurs octroyant la liberté de ces esclaves autant bénie qu’ardemment convoitée…
Le reset de l’ordinateur avait eu pour conséquence de faire clignoter le voyant de la webcam, et de circonscrire le taux de rentabilité des actionnaires théorisant et spéculant pour que l’augmentation des barils de pétrole soit bien actualisée afin de pas la retarder suite à la potentielle découverte d’un nouveau gisement.
Emmagasinant des données, dont elle avait fait des recherches au préalable sur ce dispositif de stockage de grande capacité, elle était maintenant en mesure de circonvenir la probité tout comme la perspicacité de ces traders connectés à ce même réseau…
Quittant les grands bois sans mon coéquipier djihadiste je me figeai dans l’ombre, soulagé de n’avoir pas été comme lui embrigadé dans une autre opération de guerre sainte, et hélais le premier venu, un paysan écolo, en train de rempoter un arbrisseau dont l’ombre pâle et frissonnante aurait été surpassée en description horrifique par Lovecraft lui-même !
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Mon collègue mercenaire avait pris des photos. C’était des années avant que la micro-informatique permette une satisfaction immédiate, mais je découvris les clichés par la suite, quand il les eut tirés dans sa chambre noire. Ils étaient décevants.
Des cercles au-dessus de tous ces crânes sombres qu’on avait perforé. Auparavant j’avais vu des photos de tortures par des officiers américains non identifiés et là aussi, c’était généralement décevant.
On distinguait quand même des formes floues qui devaient appartenir à cette cinglée, membre d’une branche dégénérée des Whateley, et qu’on avait épargné par manque de balles.
« J’espère qu’on verra mieux sur les autres photos, soupira-t-il. Parce ce que là, c’est nul. »
J’examinai également ses dessins sans une seule chance de succès qu’ils me révèlent si la main droite de la fanatique tenait un croissant lunaire ou une corne de bison.
Alertés par un informateur anonyme, on savait maintenant que ceux-ci étaient censés nous amener à « La crypte de l’Homme aux réponses. »
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« La Vénus est représentée de face. Elle tient dans sa main droite un croissant lunaire ou une corne de bison qui pourrait, selon Waldemar Deonna (1913), représenter une corne d’abondance. »
« Sur cette corne se trouvent 13 encoches ; certains chercheurs ont suggéré qu’elles pourraient représenter les 13 cycles lunaires annuels ou des cycles menstruels (calendrier obstétrical d’une femme enceinte) ; sa main gauche est posée sur son ventre, ce qui pourrait indiquer qu’elle est enceinte. Ce qui semble être sa chevelure tombe sur son épaule gauche. Comme chez toutes les Vénus paléolithiques, on retrouve un certain nombre de conventions figuratives, avec certaines parties exagérément développées comme l’abdomen, les hanches, les seins, les fesses et la vulve, alors que d’autres sont absentes comme les pieds et le visage, tourné vers la corne. »
Seule la folie nous attendait. Seule l’Étoile Noire de Star Wars aurait pu encore nous accueillir…
Les watts du moteur de nos vélos à assistance électrique commençaient à psalmodier leurs objurgations quand nous dépassâmes la deuxième et dernière rangée de végétaux du lotissement, nous obligeant à les pousser à la fin ; ce qui avait courbaturé nos jambes plombées, surtout à la fin de la montée sans ascenseur jusqu’au douzième étage de cet immeuble. Le légiste était déjà là. Mike était accompagné de deux agents de police…. Et lorgnait sur le macchabée incendié. La dépouille se vautrait dans un bain de sang… ayant traversé avant de s’immoler les parpaings fragiles du mur d’en face.
