Poésie surréaliste NotesMat15

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Wooden train carriage interior with upholstered seats and warm lighting

Faut-il brûler Dostoïevski ?

Elle marchait en déesse et reposait en sultane. Cette pyromane internée en HP. Ses cheveux témoignaient d’un soin de chimiste, et sous sa robe, où je lançais des regards interdits pendant notre entrevue, l’imperfection de ses formes ne me dégoûtait pas, bien au contraire je vénérais leur rude majesté.
« Prototype personnel de Dieu, mutante à l’énergie dense jamais conçue pour la production en série. Elle était la dernière d’une espèce : trop bizarre pour vivre mais trop rare pour mourir. »
L’ancienne gazière avait attaqué à la nuit tombée l’entretien par des louanges à Satan ; mon cœur n’avait pas eu le temps de retrouver une fréquence normale que déjà l’aube commençait à poindre ; ce moment subreptice où le temps semble se languir de ne pas pouvoir allumer la mèche.
Et pour ses autres vêtements qu’elle avait le droit de porter uniquement un jour par semaine, ils se rapprochaient par leur aspect aux habits qu’une rêveuse interrogative et souffrante, divine et débauchée, aurait pu abandonner en gesticulant le long des rives du Brahmapoutre afin de dompter les flots de ce long fleuve de fiel et de révéler à tout ce qui doit naître le luxe, le calme et la volupté sous-jacents bien sûr à l’Inconnu. Seules et uniques prémices avant la métempsycose surtout lorsque l’on sait qu’une blatte n’a pas de religion….

Des passerelles entre l’établissement psychiatrique et d’interminables couloirs, se prolongeaient par des dédales où les patients fiévreux beuglaient ou ânonnaient quelques prières sans jamais distinguer les étés des hivers, les pelouses sphériques également, au pied des bâtiments, ainsi que les routes qu’ils auraient pu voir converger devant les lourdes portes. Leur présence devenant fantomatique ou bien invisible, se limitait à se soustraire aux patrouilles des infirmiers. Ces chiens de la casse qui galéraient pour répartir les corvées entre les manutentionnaires s’assemblant sous le porche chaque matin pour décharger la marchandise et des revenants aux pieds de bouc, censés confectionner les repas mais dont la nourriture n’était pas la priorité numéro un.

Quelque chose de fébrile s’éveille en moi quand je me remémore cette première fois en HP où j’ai connu Clo ; des monceaux d’ordures s’amoncelaient sur au moins un arpent que des mécréants avaient transporté là avec de vieilles frusques, et cela me faisait pressentir la faille que connaissait le système de santé de cet étrange pays, tout en me sentant exaspéré par rapport aux mauvaises conditions d’hygiène que Clo supportait curieusement bien…
Les néons de couleur anthracite, qui d’habitude émettaient une lumière azuréenne sur les lourdes roues des chariots des infirmières s’étaient soudainement éteints ; cependant elle continuait d’épiloguer, rêvant plus que jamais de s’évader et aspirant à tout faire cramer.


Dans son crâne se liquéfiaient déjà ses pensées, aussi folles que péremptoires, de strangulation maléfique… Et dans le petit salon rouge, avec de profonds canapés et un tapis épais, je procédais à des prises de vue, il était exactement comme Clo avait imaginé ce genre de lieu. Pourtant, la lumière tamisée par des rideaux de velours aux fenêtres, et le silence qui régnait, la mettaient mal à l’aise, lui donnant l’impression de se trouver seule dans un mausolée. Heureusement, le pastel du papier peint se décomposait en teinte criarde et la femme qui entra bientôt ne correspondait pas à ce qu’elle craignait de voir apparaître. Une grande brune distinguée, au style vestimentaire étonnamment rétro : jupe noire et bustier pourpre. Difficile de lui donner un âge : quarante, quarante-cinq ans ?


Tard dans l’après-midi, après notre passage dans ce lupanar, je lui proposais, brut de décoffrage, une liste exhaustive de toutes ces prostituées invétérées, qui ressemblaient étrangement aux personnages féminins de Crime et Châtiment.
Chacune présentait un type physique particulier : Aléna Ivanovna, l’usurière d’autrefois, avait la tête nue et ses cheveux qui commençaient à grisonner étaient reluisants d’huile. Nastasia, l’ancienne servante, petite blonde tout en rondeurs. La mère de Raskolnikoff, toujours aussi exemplaire, dont le tatouage conique en dessous de son sein détonnait comme un tonnerre à écheveler même les nimbes des saints les plus sages. Dounia, sa sœur, côtoyant une beauté au teint mat, mais dont les substances psychoactives lui avaient appris à fureter dans les coins les plus louches mais surtout à se blottir sur le dos du dragon, pratiquement vingt-quatre heures sur vingt-quatre, ou à le courser si elle ne chancelait plus, ou si des chiens en plâtre d’un courant dadaïste ne la poursuivaient plus.

Et, ce jour-là, cette dernière s’arrêta brièvement à l’angle des rues Jackson et Witcham, ayant terminé son travail véniel, pour enfourcher son vélo et prendre à contre-sens les faubourgs unilatéraux.

Raskolnikoff, le personnage central dans le roman de Dostoïevski, l’aurait trouvé cette fois d’une douceur juvénile, quoique fangeuse, et tous les espoirs de Dounia qui gazouillaient en son sein dans le bouquin de l’antisémite russe, il les aurait réprouvés si plus tard il aurait deviné qu’elle mettrait à présent les formes sans aller à reculons pour verser dans la toxicomanie la plus dure…

Une Willys-Knight 87 interrompit sa trajectoire en la projetant sur une vaste pelouse où des arroseurs prêtaient par leurs gracieux embruns un chouïa fantasque aux balançoires qui bringuebalaient suite à l’accident.


C’était donc hier. Pous savoir si la mort impulsive était indulgente et bonne, je m’aventurais là où le soleil s’était couvert d’une crêpe mais la question pour le moment était de savoir ce que cette gosse allait colporter dans cet au-delà n’ayant que faire de notre mélancolie persistant depuis la veille… Je longeais des rails et seul un cerveau, agité et fatigué comme le mien, aurait senti la présence et l’arrivée soudaine d’un train sélect pouvant broyer mes os en m’écrasant.

De fulgurantes trainées lumineuses d’une comète affligeaient le ciel noir, cependant imperceptibles jusqu’à la pointe de l’Europe.
Avec le sentiment d’être les plus grands corniauds de la terre, les voyageurs montaient d’un cran dans l’échelle de la folie…

Dans l’un des wagons, Clo se réveilla en sursaut, convaincu que le cosmos accélérait tout ce qui devait flétrir par le feu : c’était une théologienne des incendies dont l’appétence était de voir se convulsionner sous les flammes les corps cyanosés qui devaient avoir l’haleine putride…
Tout autour d’elle, des moines en bure n’avaient même plus la force de dénoncer les exactions et tout ce mal gangrenant les compartiments. Le rituel du feu s’installa, les corps avaient perdu de vue leur univers, le thème de leur musique s’accordant jadis avec toute la cosmogonie existante. Une odeur de pourriture et de feuilles mortes planait à l’intérieur.


Par automatisme, je refermai mon calepin, le rangeai dans la poche de ma veste, et regardai en direction du bar. Une larme de bourbon, qu’un cercle de dialecticiens reportait avant de pourfendre le système graphique japonais, se détachait particulièrement dans leur verre de brandy.
Puis je tirais des dizaines de gélules de leur emballage blister, je les ouvrais et mélangeais leur contenu au lait en poudre stérilisé pour les nouveau-nés, et par ce procédé je comptais relancer l’androstérone, l’hormone sexuelle mâle, de ces théoriciens.
Le temps se dilatait dans cet écrin d’éther.

Et elle arriva, comme toujours, légère, rieuse, presque innocente ; elle s’était assise dans un fauteuil avec une assiette de chop suey intacte devant elle.
Des amphétamines devenant antalgiques ou anti-inflammatoires dans leurs mignonnettes de gin faisaient contorsionner à présent ces porcs dans une ultime suffocation… Il y avait aussi de l’alcool à soixante-dix degrés qu’on devait rajouter dans un sérum physiologique, un inoffensif produit qu’on pouvait perfuser par litres pour les rendre aphasiques.

Le silence ainsi s’installa à nouveau ; seules les turbulences imprévues nécessiteraient un autre détour dans la réserve de médicaments de l’hôpital…


Aléna Ivanovna avait regagné la grande maison, et moi la dépendance. La grêle mitraillait les fenêtres. Le vent soufflait.
Cette nuit-là, je rêvai de naïades frémissant à la lune creuse dans le parc du crématorium voisin… Et qui iraient ensuite hanter les crêts où des trésors de guerres avaient fait spéculer la plupart de la populations des villes proches.
Et le lendemain, en me levant, j’avais jusqu’à mi-jambe des éclats de verre provenant de la verrière d’où je dormais. Des gens, déjà sur orbite, avaient défenestré de lourds cartons de déménagement cette nuit. Dans cette pièce, on découvrait aussi divers ustensiles rouillés, du linge sale, une vieille machine à laver, des encombrants de toutes sortes.

L’un des dialecticiens était debout, au milieu de la pièce, nu et trempé, une tapette à mouches à la main. Il arborait la même expression qu’un poète ayant écrit un poème impeccable.
Puis il remarqua le verre opaque d’une bouteille de vin rouge se refléter dans un miroir lui-aussi brisé et soudain l’étiquette se calcina toute seule, comme par un enchantement. Il regarda par les fenêtres cassées, mais un tas de bombes d’insecticides obstruait la vue à quiconque eut voulu entrapercevoir les montures paissant dans le jardin.

Un éclair frappa le lac d’à côté, à environ un kilomètre, électrocutant Dounia dont les mensurations dépassaient le simple tape-à-l’œil…
Et l’imaginant dans des positions équivoques, j’avais pour l’instant beaucoup de mal à croire que sa sexualité outrancière ne parviendrait pas à pimenter le boui-boui qu’on allait bientôt envahir.

Jouxtant une voiture qui était garée dans l’allée, et qui avait été amenée par Nastasia s’étant déculottée à l’intérieur, des caddies de supermarché avaient ressurgi du temps où des paraplégiques y jetaient des radiobalises… Dans l’espoir de géolocaliser les consommateurs qui auraient bien plus tard et bien plus loin le pied au plancher lors de notre course automobile très prisée, ayant également négocié pour que les malades puissent y participer.

Payant tout en cash et usurpant leur identité, ils partirent ensuite bloquer l’accès aux rues qui menaient au seul pipeline du coin. Puis l’un d’eux braqua à fond et recula en contournant quelques résineux et la cahute brûlant maintenant, lorsque nous venions de nous attaquer à demander à Siri si la présence de nos empreintes sur les lieux des différents massacres pouvait inspirer les enquêteurs.

Estimant qu’à cette heure-ci il y aurait peu de passants, voire aucun, est-ce que ce soir-là dans le meilleur des cas Dostoïevski serait roués de coup ou simplement admonesté ? Et pourquoi d’ailleurs ce premier coup de semonce ne serait-il pas précédé, dans ce pays aussi absurde qu’imaginaire, d’une crémation quasi certaine ?