Je me regardais dans la glace et, entre cet espace ténu au sommet de cet édifice et les statues rimbaldiennes avec leurs faucilles, je ne voyais que du vide. Même le dentifrice avait un goût de mazout ce matin. Et toujours une douleur lancinante. Au crâne, au ventre etc. Elle était pugnace et capitulait seulement quelques heures, quand j’étais gavé de médocs… Et de mescaline.
Puis la fameuse nuit où je devais prendre la voiture arriva, sans pour autant me rassurer ni m’apaiser ; à ce stade j’avais déjà compris que les chercheurs de quasars, responsables de manière implicite, de la déformation de l’espace-temps selon eux, ne me lâcheraient pas de sitôt et que les carnets de feu Arthur Rimbaud en ma possession étaient des lanceurs d’alerte sur un avenir proche ou lointain. Leur pouvoir inexorable, quand on tentait de les lire et surtout de comprendre leur morbidité qu’ils suggéraient, semblait se réveiller à minuit pile, précisément quand je démarrais le moteur de la Dodge.
De nombreuses malles d’empailleurs avaient été entassées dans cette léproserie, ne contenant pas seulement des animaux s’approchant de la limite du concevable, mais aussi des bras d’illusionnistes désarticulés, plus proches d’un état cadavérique qu’ils ne l’auraient dû l’être, et il y avait aussi un mélange de vodka et de goudron dans ces bouteilles stockés en dépit du bon sens ainsi qu’une kyrielle de rideaux en velours, tous dépeluchés et aux couleurs déjà bien passées. Après les avoir empilés là, dans le coffre de ma bagnole, entre les barils d’essence, à calciner des tas de villages paumés, j’affrontai le souffle torride du désert, démarrant au quart de tour… Et mes vinyles et mes disques dans cette voiture d’un autre âge n’endommageaient pas seulement les voies auditives de mes voisins les plus lointains mais aussi les herbivores en quête de rares pousses et les molosses (à moins qu’ils soient déjà devenus des hyènes) errant dans cette immensité de sables brûlants.
De retour dans mon appartement, un classeur métallique pour jeunes cadres avec des murs épais pour se prémunir du bruit quand votre voisine a égaré ses prothèses auditives et regarde les jeux télévisés à plein volume, je mis un temps considérable à lire ce qui semblait être les dernières notes du sieur Arthur Rimbaud. Elles couvraient un peu plus de trois pages : sur la première de ce carnet, étaient représenté, avec un luxe de détail presque choquant, le logo mystique d’une presse vantant l’usage du napalm lors de toutes ces guerres ne laissant aucune chance aux rapatriés de revenir dans leur pays natal, une coiffe du dix-neuvième siècle, un boa constricteur en train de pondre des œufs qui donneraient naissance à des fœtus d’aspect simiesque et une portée d’orpailleurs aussi impies que convalescents…
Je jetais un regard désapprobateur sur la page suivante du cahier où ne figuraient que des mots, décrivant, avec une sorte d’insistance maniaque bien faite pour déranger, les dessins sommaires portés sur la dernière page dudit cahier : des déments qui vivaient de l’abondance de la terre. Était également reproduit avec son présentoir, au fusain, une boutique où des complotistes se cachaient, sans doute alarmés par rien de tangible. Était dessiné, enfin, avec le même souci toujours de précision un peu inquiétant, le portrait d’une présentatrice télé, l’autoportrait du célèbre poète dont les poches pleines de pièces auraient pu subvenir à toute une jet-set.
Ces mots s’attachaient par ailleurs à détailler un autre dessin (sans doute dont l’excentricité aurait même ravie des guérilleros encerclés dans un blockhaus, celui-là) représentant Le Che dont le goitre d’une extrême dilatation lui permettait de jouer les amphibiens ; on relevait entre autres les termes « d’envolées lyriques » et de « miroirs de bordel second empire circulaires » toujours dans un cadre de mauvais goût, quoique plein de candeur.
Pour faire une pause avec cette écriture plus qu’ardue, presque illisible, je descendais les escaliers menant à la cave où d’innombrables serveurs informatiques et d’ordinateurs sophistiqués ciselaient la prose et les vers de certains zonards, quasiment dans l’obscurité…
Je remarquai aussi sur un poste de télévision allumée en permanence qu’il y avait un générateur à particules dont l’appareillage remontait le temps, et que deux poètes maudits dès le réveil au saut du lit s’en servaient pour trouver un hypothétique et plus qu’hasardeux emploi et surtout ne plus avoir du tout d’emmerdement. S’étant installés à côté de fûts sur de vieux cartons dégueulasses jouxtant la machine, ils n’étaient pas vraiment importunés par le remue-ménage de ses ventilateurs, qui pourtant avaient emmagasiné tellement d’odeurs immondes, tant d’odeurs de fumier, qu’on se demandait comment leurs méninges ne régressaient pas par cette puanteur lancinante. Et quelque temps plus tard, en me renseignant, j’appris que ces deux pauvres types n’étaient autre que Verlaine et Rimbaud ; et le jour même je rejoignais la galerie souterraine qui se divisait en divers culs-de-sac après avoir désamorcé tous leurs mouchards afin qu’ils ne puissent plus me géolocaliser.
Un voyage dans le temps avait été abordée pour la première fois en 1610 dans la pièce de théâtre « La Tempête » de William Shakespeare. Mais je pouvais gager que personne n’allait remarquer, qu’à l’aide de mon logiciel de prédilection, mes ordinateurs déjoueraient les failles de l’espace-temps…
Jusqu’à l’exploration émue des vestiges du passage sur terre avant nous d’une lignée d’imprudents gitans et de métisses aux cicatrices datant de l’ère précolombienne et qui se basaient sur l’existence d’une quatrième dimension, aujourd’hui vidée de son sens originel, le temps se dilatait. Mes rapports, jetés pêle-mêle sous forme d’affichettes dans les rues, leurs garantissaient que leur descendance datait d’une époque appartenant à un univers parallèle, dans lequel elle allait errer durant près de trente siècles dans une fournaise à embraser leurs savates, entourée de spectres invisibles et de clones de Jean-Luc Lahaye.
Ce fut alors que l’image surgit, fulgurante, dans l’un de ces délires fiévreux alors que je fis apparaître sur l’écran des devises représentant toutes les positions du Kâma-Sûtra ; je me concentrai légèrement, éteignit mon iPhone et changea de canal mental avec l’un des NAS intégrés à mes lunettes ultra connectées : à l’antenne une présentatrice, qui semblait réchappée d’une tanière plongée éternellement dans la pénombre, resta immobile, les yeux fixés sur l’enfant étendu devant elle. Une tension sourde s’empara d’elle, de celle qui précède ou annonce les basculements les plus erratiques… un revival digne de la bande dessinée d’Enki Bilal (Les Humanoïdes Associés) mais dont les phylactères auraient changé pour révéler tout ce que Rimbaud, planqué pour l’instant au niveau de l’entresol de ce plateau télé, avait élaboré plus d’un siècle auparavant !
