Poésie surréaliste NotesMat15

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Les rivières de sang 

Par des gestes lents et sensuels elle en décrivait des univers exclusivement géométriques et des rivières de diamants passives ; de ridicules rivières de sang aussi qui avaient fait pleuvoir sur ses mains leurs temps antiques. Des époques troublées mais bénites qui ralentissaient, par leur substance temporelle à l’orée des batailles primitives, l’irascible déréliction ; cette déréliction qu’on pouvait authentiquement palper après de rudes épreuves en silence, cette déréliction que j’avais renoncé à toucher du bout des doigts, mon antique sagesse ou mon austère maîtrise de moi-même m’interdisant d’approcher plus près.

Par des gestes lascifs et aérés, elle mimait aussi le travail d’orfèvre qu’un moine zen, solitaire avait délaissé pour partir sur les sommets enneigés de l’Everest afin de méditer ; quand les chaînes du givre l’encerclèrent, lui assis en lotus, il se rappela, pour ne pas défaillir lors de sa méditation qui semblait éternelle, des tableaux de Jérôme Bosch qu’une foultitude d’elfes avaient un jour offert à sa famille, avant de disparaître.

Par des sortilèges évanescents et de nombreuses années de pratique, elle arriva à transformer le pourpre de ce moine tibétain en or, de l’or massif qu’il refusa d’acquérir, et ses questionnements concernant notre mode de vie occidental devinrent de plus en plus lancinants. Alors, édulcoré à l’arithmétique la plus transcendante, le goût des vins les plus précieux (qu’on pensait autrefois sources d’enivrement intarissable) qui embaumaient les lèvres de la Déesse de Cythère, se dissipa et plus rien n’avait d’importance à présent. Mais les romanesques excès que ces vins triomphaux procuraient, ne pouvaient dissoudre la couleur de ces rivières de sang, somptueuses comme invraisemblables, sur ses mains.