Je connaissais bien la route malheureusement. Mais bravant les nombreux traquenards, et les incidents se comptant par kyrielle, les marchands d’étoffes précieuses cagnardaient avec moi au soleil avant le départ.
On avait quand même réussi à évaluer la distance kilométrique de notre périple ; c’était sur une carte, dessinée par Corto Maltese lui-même, qu’on avait repéré les différents creusets où l’on devait passer. Et où la nuit était toujours noire, sans lune, et les miroirs des divers bordels, des dystopies que notre traque tentait vainement de récuser.
Bukowski, lui qui avait fait battre le cœur de notre cité, s’en allait par un autre chemin. Et évidemment cheminait à travers les infernales collines du pays moltois pour friponner des profanateurs de tombes. La route s’étendait jusqu’aux ruines d’un vieux stade à l’abandon, où les Yankees avaient jadis joué. Un vrai merdier à présent dont ne parleront sans doute pas les livres d’histoire de leurs petits-enfants trop jeunes pour eux.
Nos carnets à spirale étaient pleins de mots ou de paragraphes rayés, avec tant de vigueur parfois que le stylo avait traversé la feuille. De lapidaires histoires de cul, mais aussi de nos périples sous les étoiles, quand le ciel soliloquait avec les saules pleureurs. Des rêves prémonitoires aussi, décrivant une jeune femme nue qui expérimentait des mixtures d’une aigreur lanugineuse… Et qui ajoutait encore plus d’énormités aux légendes urbaines sur son compte. Ce qui laissait penser qu’elle exagérait largement sur son côté « pilleur de tombe. »
Bukowski avait appris en voyage ce que l’on fait avec les fruits d’outre-mer. Se servant du coutelas comme d’une hache, il ouvrit d’un seul coup une noix, puis il brisa la coque, rongea la manne qui se cachait sous l’écorce. Tout était si suavement bon que l’impression d’embûche augmenta. Sans doute, se dit-il, il était déjà la proie de l’illusion, il savourait des noix et il était en train de mordre des rongeurs, déjà il en absorbait la quiddité ; il s’arrêta sur le bas-côté dans Sirois Hill, ne comprenant pas ce qu’il lui arrivait et il conclut que ça ne pouvait être que l’effet de l’une de ces drogues assommantes pour faire apparaître des scolopendres et des fœtus avec la gueule du président actuel des États-Unis…
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Ç’aurait pu être pire, me suis-je rappelé tout en me traînant jusqu’à la jonction d’un fleuve froid et d’une improbable fourrière où des chiens, en extase, se débarrassaient vaillamment de leurs puces.
L’odeur de saindoux m’indiquait que, dans le coin, un cheptel de parisiens libertins avait éventré récemment une truie avant une gigantesque orgie. Devais-je me retrancher en pleine nature sauvage dans un van aménagé comme le héros d’Into The Wild pour pouvoir dormir sereinement et faire toujours ce même rêve, ce rêve où je percevais tout le mysticisme de cette odyssée, en plongeant mon regard dans le miroir géant d’une salle de bain en marbre, nu, avec pour seul accessoire, une couverture poudreuse ?
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Les Saisons Rouges que les marchands d’offrande vantaient à quelques épileptiques de passage pour pigeonner et arnaquer leurs voisins du crématorium d’à côté, étaient le summum du canular… Celles-ci avaient été exhumées du fond des âges afin d’ajourner notre périple, puis revenant toujours par le même chemin, le pèlerinage générait plus de questions que de réponses, pas seulement pour les pèlerins mais aussi pour l’intelligentsia et tout le gratin mondain de ces gens qui se disaient libres-penseurs ; et également pour ceux qui ne le savaient pas déjà que la véritable raison de cette expédition était purement politique.
Pour les Saisons Rouges, et pour vous expliquer un peu, elles sonnaient l’heure de la revanche d’une femme devenue présidente de la République et tout ce qui arbitrait sa pataphysique fachiste avait contribué à notre ostracisme. Et concernant l’exploration qui n’avait jamais réellement débuté, même quand les touristes nous avaient rejoint dans ce cargo échoué en plein désert, et vandalisé à peine plus d’une heure après les obsèques de ses occupants, elle s’était elle-aussi perdue dans le brouillard… Ou dans l’Autre Monde jusqu’à ce qu’il n’y ait plus aucun humain, aucun résistant prêt à étreindre le monde entier et y croire encore…
