Du vieux papier journal décorant la pièce ainsi que quelques spécimens grossiers taillés à la main par des gens de la station-service d’à côté… Et le brouillage de leurs transistors à nouveau sur le curseur le plus morose de cette hypothèse stupide qu’ils prendraient la crise des missiles de Cuba comme un face-à-face international infaillible.
Et les innombrables téléphones prépayés de Mylène qu’on ne pouvait localiser, caricaturaient leur chasse aux bretzels dans le parc des pendus. Elle n’avait jamais vu de fantôme, elle avait l’impression de perdre son temps en regardant des films de démons et de malédictions et elle n’hésiterait pas à traverser un cimetière à la nuit tombée si c’était un raccourci, notamment ce parc où des renforts de zombies s’étaient immobilisés un court instant avant de s’attrouper pour une fronde ultime.
Elle n’allait pas à l’église, elle ne pensait pas à Dieu, ni à l’au-delà, elle prenait la vie comme elle venait et n’avait jamais douté de la réalité.
Jusqu’à ce matin. Et pas qu’un peu.
Jusqu’à maintenant, ses nombreuses photos montraient des mioches crasseux, un garçon et une fille qui se ressemblaient trop pour ne pas être jumeaux. Ils se tenaient par la main, debout dans leur allée d’argile rouge. Le petit garçon qui avait domestiqué un rat, était tout nu à l’exception d’une chaussette à un pied, et brandissait un pistolet à bouchon. La fillette portait une couche-culotte pendouillante et un T-shirt à l’effigie de Mickey. Elle avait à la main une poupée aussi crasseuse qu’elle.
Aussi manichéen que la menace croissante communiste sur les campus universitaires américains, on se trouvait à la charnière entre la plus puissante des médiumnités que Mylène ignorait pour le moment et la collecte des bretzels qu’un remake de Blair Witch aurait tout à fait assumé…
Mais, par une froide journée d’hiver de la mi-décembre, sa Ford traînait près de ce mémorial, que son moral dépressif, latent et larvaire, répertoriait comme la fin de toutes les vieilles histoires, des bringues aussi, affreuses pour la plupart, mais quelques-unes suppliaient qu’on condamne à jamais le chemin se trouvant sous le mur de soutènement du monument commémoratif.
Les gemmes ornant cette construction de pierres assuraient le maintien d’un majestueux pulvérisateur de cafard en bronze dont la prestance suggérait qu’il pouvait reprendre vie simplement en s’affranchissant de cette infortune qui croyait l’avoir placé dans un état d’éternel immobilité.
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Le néon clignotait, dessinant des ombres nerveuses sur les alambics parfaitement cylindriques qui conservaient aussi bien du formol que des liquides amniotiques. Et qui revigoraient les vieux de cet EHPAD pour s’arranger avec leur sénilité… D’autres drogues diverses et variées avec leurs pipes et autres accessoires garantissant la meilleure défonce jamais atteinte les empêchaient de trop s’enfoncer dans le gâtisme, l’âge crépusculaire, la décrépitude.
Mais pour le reste, c’est à dire la déchéance, le vieillissement, mais aussi les souvenirs douloureux de leur ancienne jeunesse, le manque d’assurance, la maladie les rongeant, l’enfance oubliée, leur cerveau enragé en réclamait davantage.
Même l’usure de toutes ces vies gâchées, la pénombre agonisante de ce genre d’endroit disparaissaient quand ils étaient sous l’effet de ces substances psychédéliques. Béatitude surtout quand c’était l’heure avec l’aide de leur moignon de leur masturbation exhibitionniste que Mylène avait tant hâte de voir, la rumeur lui ayant vanté ça comme un truc de super pervers, en arrivant dans cette maison de retraite qui se cachait sous le marbre du mémorial…
Elle était cette fois accompagnée de ce pulvérisateur de cafards qui, jadis, avait été l’un des plus fervents punks à dreadlocks jusqu’à l’extinction de leur slogan « Punk’s not dead. » Exhibant une cartographie aussi détaillée qu’aléatoire — cartographie qui traitait chaque recoin de cet asile de vieillards d’une façon très surprenante afin de ne pas se laisser submerger par tous ces cafards — Jack oscillait entre sidération, incrédulité et rage écumante. Il lui restait moins de trois heures pour sauver ce mouroir de l’invasion de ces infectes insectes…
Il prit sa bonbonne d’acide borique, redoutable contre les cafards, ainsi que des sprays insecticides dans sa caisse à outils où, dans son enfance, il voyait déjà son père les ranger, et se mit au travail.
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Après s’être trompé au début avec un autre de ses appareils synthétisant l’ovulation des femelles de ces rampants sur un écran semblable au minitel, il chaussa ses lunettes ultra-connectées pour s’assurer que sa vue ne lui jouait pas un tour. Ça lui était déjà arrivé, dans le passé. C’étaient des lunettes à réalité augmentée se télescopant au maximum pour mieux arpenter les couloirs de ce pandémonium obscur et désolant et ainsi identifier les nuisibles qui grouillaient.
Il reconnut également par infrarouge cette paire de fous qui rêvaient de s’évader et qu’on avait installé presque tout à la fin de l’aile méridionale et capitonnée de ce foutoir d’aliénés… Ces mongols aussi obscènes que croulants de Chris Hemsworth et Chris Pratt commençaient presque à s’engueuler.
Ils étaient à l’origine de sa visite et de celle de Mylène, ces deux résidents maltraités, l’un ex-convoyeur de fonds pour arrondir ses fins de mois et l’autre, un infiltré dans sa carrière d’actif, qui agrémentait autrefois sa petite retraite d’enseignant, en donnant des informations sur la localisation des camarades membres du Bureau politique soviétique.
Il ordonna à l’IA embarquée de juguler la copulation, bombardant aussi par prévention les nids lorsqu’il vit, complètement halluciné par le produit qu’il avait répandu un peu partout, les deux Chris se démener à épouiller leurs deux grandes ailes de jars de leurs poux…
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Après le dîner, Mylène s’assit à son bureau et alluma son ordinateur. Des nouilles jonchaient le sol, recouvraient le bureau et s’étendaient jusque dans les moindres recoins de sa guérite. Jack circulait avec précaution au milieu de cet amoncellement pour accéder au tiroir secret de son secrétaire Davenport. Celui-ci lui délivra son contenu illicite. La cocaïne à sept pour cent n’était pour lui qu’une simple aide à des réflexions plus approfondies. Ses yeux écarquillés, sa mine blafarde, ses cheveux ébouriffés, et sa robe de chambre ouatée lui donnaient une allure de tramp halluciné.
Il portait un seau et était vêtu un peu comme un bouffon : des bas à rayures horizontales noires et jaunes, un short bouffant rose et une cagoule noire habillée d’un grand col bleu sur lequel les insectes, en extase, prélevaient un peu d’étoffes imbibées de mescaline.
Le monde n’était pas encore prêt pour se familiariser avec ses procédés litigieux. Mais il pouvait enfin se targuer d’une union charnelle avec Mylène, comme tout bon débauché qui se respecte. La question du financement nécessaire pour faire fonctionner dignement les établissements existants, restant encore à se poser raisonnablement pour ne pas être vendue à l’encan par un gouvernement aussi cynique qu’ingrat à des multinationales cotées en bourse…
