Je subsistais en fouillant ce qu’il y avait sous des mottes de terre ; le vent froid cinglait le camp de déportation. Et de lourdes gouttes d’eau venaient s’écraser sur le sol en basalte. Mais je pouvais compter sur l’aide de quelques hérétiques, paumés dans les montagnes enneigées hérissant l’horizon de corridors acérés, pour que je puisse être libéré.
En revenant dans ma cellule, en plus de l’odeur fade et tenace des désinfectants qui s’infiltrait jusqu’aux draps amidonnés, on pouvait sentir les fumées âcres d’un incendie : un feu au fonds du puits dévorant inexorablement le manteau de neige qu’on trouvait encore sous les arcades… De délirants et querelleurs militaires rétrogradés planchaient là-dessus, se sentant prédestinés en toute impunité à lancer une offensive sur ses incarnations maléfiques vivant dans les tréfonds.
De l’eau de la couleur de l’émeraude recouvrait la berge où il y avait ma geôle, et finissait par échouer, de manière loin d’être impromptue, aux pieds de mes bourreaux débauchés qui montaient la garde : je ramassai un de leurs prospectus étant arrivé par quelques vaguelettes jusqu’à mes pieds. Destinée aux broyeurs comme les autres, cette brochure publicitaire corroborait ce que je savais de leur chef fantoche et de ses acolytes. Sous leurs photos, je mis un temps considérable à lire ce qui semblait entériné leurs contrats d’assurance vie générés par l’intelligence artificielle. Sur l’autre moitié de la page, était représenté, avec un luxe de détail presque choquant, l’annonce alambiquée d’une nouvelle ère haussmannienne, multipliant les projets de travaux concernant le monolithe.
Était également reproduit au fusain et au dos de la feuille une robe pimpante, bien qu’émaillée de vers luisants d’une excommuniée, sans doute d’un style dadaïste si je me souvenais bien de mes cours de peinture d’autrefois. Était dessiné, enfin, tout en bas, avec le même souci toujours de précision un peu inquiétante, le réseau des souterrains du camp de déportation. Les lourdes gouttes d’eau venaient maintenant mourir sur le visage de cire des deux quadragénaires, tous les deux captifs avec moi, s’étant penchés par-dessus mon épaule sur ce qui était potentiellement en mesure de nous aider à nous évader.
S’étant ensuite installés à côté de fûts dont la citadelle regorgeait, on était désormais persuadé qu’on serait enfin seul quand la montée extrême des eaux ajournerait la surveillance de nos gardes… Et de façon consciencieuse, avec une sorte d’insistance maniaque bien faite pour déranger, on découvrit qu’il y avait un chemin de traverse qui était caché sous l’une des dalles reconnaissables par un dessin sommaire d’améthyste. En la déplaçant, on s’engouffra et caracola le plus rapidement possible dans ce tunnel, où des métallurgistes tsaristes avaient continué la dissidence en sabotant, avant de se planquer dans l’obscurité du tunnel des années durant, ceux qui contemplaient l’abîme du puits en s’opiniâtrant à guetter la moindre Insurrection…
Ou un brin de tsunami, convaincus que leur génie avait déjà recensé et anticipé tout ce qui pourrait remodeler leur monde.
