Poésie surréaliste NotesMat15

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Faut-il brûler Dostoïevski ?

Quelque chose de fébrile s’éveille en moi quand je me remémore cette première fois en HP où j’ai connu Clo… Des monceaux d’ordures s’amoncelaient sur au moins un arpent que des mécréants avaient transporté là avec de vieilles frusques, et cela me faisait pressentir la faille que connaissait le système de santé de cet étrange pays, tout en me sentant exaspéré par rapport aux mauvaises conditions d’hygiène que Clo supportait curieusement bien…

Les néons de couleur anthracite, qui d’habitude émettaient une lumière azuréenne sur les lourdes roues des chariots des infirmières s’étaient soudainement éteints ; cependant elle continuait d’épiloguer, rêvant plus que jamais de s’évader et aspirant à tout faire cramer.

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Dans son crâne se liquéfiaient déjà ses pensées, aussi folles que péremptoires, de strangulation maléfique… Et dans le petit salon rouge, avec de profonds canapés et un tapis épais, je procédais à des prises de vue, il était exactement comme Clo avait imaginé ce genre de lieu. Pourtant, la lumière tamisée par des rideaux de velours aux fenêtres, et le silence qui régnait, la mettaient mal à l’aise, lui donnant l’impression de se trouver seule dans un mausolée. Heureusement, le pastel du papier peint se décomposait en teinte criarde et la femme qui entra bientôt ne correspondait pas à ce qu’elle craignait de voir apparaître. Une grande brune distinguée, au style vestimentaire étonnamment rétro : jupe noire et bustier pourpre. Difficile de lui donner un âge : quarante, quarante-cinq ans ?

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Tard dans l’après-midi, après notre passage dans ce lupanar, je lui proposais, brut de décoffrage, une liste exhaustive de toutes ces prostituées invétérées, qui ressemblaient étrangement aux personnages féminins de Crime et Châtiment.

Chacune présentait un type physique particulier : Aléna Ivanovna, l’usurière d’autrefois, avait la tête nue et ses cheveux qui commençaient à grisonner étaient reluisants d’huile. Nastasia, l’ancienne servante, petite blonde tout en rondeurs. La mère de Raskolnikoff, toujours aussi exemplaire, dont le tatouage conique en dessous de son sein détonnait comme un tonnerre à écheveler même les nimbes des saints les plus sages. Dounia, sa sœur, côtoyant une beauté au teint mat, mais dont les substances psychoactives lui avaient appris à fureter dans les coins les plus louches mais surtout à se blottir sur le dos du dragon, pratiquement vingt-quatre heures sur vingt-quatre, ou à le courser si elle ne chancelait plus, ou si des chiens en plâtre d’un courant dadaïste ne la poursuivaient plus.

Et, ce jour-là, cette dernière s’arrêta brièvement à l’angle des rues Jackson et Witcham, ayant terminé son travail véniel, pour enfourcher son vélo et prendre à contre-sens les faubourgs unilatéraux.

Raskolnikoff, le personnage central dans le roman de Dostoïevski, l’aurait trouvé cette fois d’une douceur juvénile, quoique fangeuse, et tous les espoirs de Dounia qui gazouillaient en son sein dans le bouquin de l’antisémite russe, il les aurait réprouvés si plus tard il aurait deviné qu’elle mettrait à présent les formes sans aller à reculons pour verser dans la toxicomanie la plus dure…

Une Willys-Knight 87 interrompit sa trajectoire en la projetant sur une vaste pelouse où des arroseurs prêtaient par leurs gracieux embruns un chouïa fantasque aux balançoires qui bringuebalaient suite à l’accident.

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C’était donc hier. Pous savoir si la mort impulsive était indulgente et bonne, je m’aventurais là où le soleil s’était couvert d’une crêpe mais la question pour le moment était de savoir ce que cette gosse allait colporter dans cet au-delà n’ayant que faire de notre mélancolie persistant depuis la veille… Je longeais des rails et seul un cerveau, agité et fatigué comme le mien, aurait senti la présence et l’arrivée soudaine d’un train sélect pouvant broyer mes os en m’écrasant.

De fulgurantes trainées lumineuses d’une comète affligeaient le ciel noir, cependant imperceptibles jusqu’à la pointe de l’Europe.

Avec le sentiment d’être les plus grands corniauds de la terre, les voyageurs montaient d’un cran dans l’échelle de la folie…